en mille neuf cent quatre vingt dix neuf, du 11 âoût à fin septembre, je me trouvais dans la chambre du quatrième étage du mini hotel Hong Phuc (bonheur éternel), qui se trouve en Asie du Sud Est, au Vietnam, à Saigon (HCM Thanh Pho), district 3 (quan ba), cu xa do thanh, rue numero deux (duong so hai), numéro soixante treize A (so bai muoi ba A).
La chambre était en fait un petit appartement composé d’une grande chambre, d’une cuisine, d’un salon, avec de larges portefenetres ouvrant sur un balcon ouvragé, il devait y avoir une grande plante ou deux, le tout donnant sur la ruelle figée dans le temps. A gauche le matin, à l’angle, une petite échoppe servait des pho sur des tables basses, tabourets en plastique colorés, sous une bache rayée. A droite, aux même heures, les memes tables et les memes tabourets, mais ici le centre était représenté puisqu’on y servait un bun bo hué délicieux, saignant et épicé. J’attendais régulièrement que l’échoppe ouvre, vers 6h du matin au lever du soleil, pour en être le premier client et manger un dernier repas, regarder la ville se lever avant de me coucher. Les viets sur leurs vélos, sur leurs scooters ou sur leurs pieds, n’en revenaient pas, certains s’en sont pris des poteaux, bien que je sois là, presque tous les jours, à les regarder.
J’écrivais jusqu’au petit matin, ou bien je peignais, ou bien j’étais avec une fille, ou bien je pleurais comme martin sheen à l’ouverture d’apocalypse now, ou bien je relisais oswald spengler, je ne sais pas ce que sont devenus ces deux mois, saigon m’a rendu fou, je ne m’en suis rendu compte que lorsque j’ai pris le bus vers Phan Thiet, 8 heures peutetre à tenir la sangle et recevoir la poussière, à nous arrêter pour prendre une villageoise, son pyjama et son panier, à nous arrêter pour réparer une pièce mécanique, pour acheter des sandwiches pour quelqu’un qui avait faim, pour finalement arriver, déposé devant l’hotel, devant une pelouse qui se finit dans la mer,
Mui Né, kilomètre treize, les vagues de la mer de chine méridionale, Chez Nina, je suis le seul client, trois petites vietnamiennes s’occupent de la cuisine et du ménage, la patronne est une amie de la propriétaire et s’évente en chantant sur des vidéos de karaoké. Les airs doucereux montent jusqu’à ma chambre, j’écris sur la terrasse en bambou, sous un toit de paille où un jour, je sens une odeur qui me rappelle un autre temps — l’odorat est le sens le plus persistant, c’est un parfum acre qui revient du passé, acre et entêtant, je lève la tete, fouille la paille et cette silhouette verte me regarde de son oeil unique, fragile comme un origami, menacante comme une lame de couteau
à Saigon j’ai vécu au sein d’une autre histoire, totalement étrangère à la nôtre, où de grands élans populaires peuvent déferler sur une population sans que l’occident n’en entende parler, sans plus de résonnance qu’un éclat isolé au loin, la nuit. Un chien aboie et l’on se rendort. En moi, certains jours concentraient ou relachaient cette énergie et les faits semblaient reliés entre eux par des fils dorés dont j’étais le centre actif et le spectateur émerveillé.
JeanLouis est à Saigon, il m’invite à diner, il vient d’arriver mais aimerait bien que je vienne avec lui à son diner professionnel, il s’en fiche. Il est invité par six taiwanais, des fournisseurs. Nous dinons dans un restaurant de Cholon, les Chinois ont eu le génie de la table ronde, nous faisons kampai, un à un, je bois donc six verres cul sec en guise d’apéritif. Ils échangent des blagues, des considérations et des chiffres en anglais, l’ambiance est bonne, je bois et toujours m’ébahis devant les saveurs de la cuisine chinoise.
Apres le diner nous prenons un minibus pour atteindre un hotel, les sept hommes et demis entrent en file indienne et s’installent sur un long canapé dans une salle face à un écran géant et des seaux à champagne. Jean-Louis: Non… ils nous font le coup du karaoké…
Ensuite une dame élégante fait son apparition, et nous propose, fait entrer une brochette d’une quinzaine de filles en robe rouge moulante, cheveux noirs raides, qui s’alignent et que nous désignons chacun une à une. Je me renseigne sur celle que je choisis, magnifique ; elle ne parle pas anglais, donc désolé. Elles ressortent toutes. Les autres filles des autres hommes s’installent, servent des verres, se présentent en souriant, assises cambrées, talons hauts, sourires clinquants. On allume le karaoké et on kampaï,
La porte s’ouvre à nouveau et, rien que pour moi, dix filles qui parlent anglais. Je choisis la plus belle, un des chinois dit “ah il a trouvé le bon truc !”
Plus tard j’emprunte discrètement à JLouis 100$ pour emmener la fille ailleurs. La derniere fois que JLouis m’avait vu, j’avais 15 ans et j’étais le fils de sa femme.
Je me baigne dans la piscine du Cercle Sportif, l’endroit où mes parents se sont rencontrés. Je suis le seul non vietnamien au milieu d’une centaine d’adolescents, quelques adultes, qui jouent comme sur la plage. Je suis le plus blanc mais la piscine aussi ; je barbote en maintenant mes pieds hors de l’eau, en tournant sur place grâce au mouvement de mes bras. Les colonnes du Cercle fendent le ciel entre deux grands arbres. J’imagine des gens, début des années soixante dix, les francais qui se pastissent, les vietnamiennes qui rient sur leurs genoux, le délicat rire de la colonisation, un pianiste au bord de la piscine,
JeanLouis me dit Regarde tu as un tic nerveux
Monsieur Hai me demande de l’accompagner à son cours de francais. Il adore y draguer ses petites camarades. Je conduis le scooter et derrière moi il pose la main sur mon épaule. Je roule doucement, la responsabilité de 82 ans de vie.
Monsieur Hai m’apprend les échecs chinois. Chaque soir à dixhuit heures nous faisons trois parties. Tous les jours, il gagne les trois, sauf lorsqu’elles durent assez longtemps pour que sa série préférée, qq chose comme Xéna reine de la foret, commence. A ce momentlà, lorsque les Amazones américaines apparaissent en peaux de bêtes sur fond de savane texane, leurs seins tendus prets à exploser le soutien gorge trop étouffant, à ce momentlà plus aucun pion n’existe pour Monsieur Hai, je peux gagner la partie, il s’en fiche, je pourrais mettre le feu à l’hotel qu’ils ne quitterait pas des yeux ces poitrines bombatomiques. J’espere que c’est dans cette extase que la mort l’a accueilli. Monsieur Hai fut un des reperes essentiels de ma vie saigonnaise.
Un soir Monsieur Hai a monté les quatre étages à pied pour me demander
Ca va ?
Un soir je rentre avec Nathalie dans un cyclo, les roues cliquètent dans le silence de la nuit, quelques voix existent sous des néons, nous traversons notre écrin magique, et lorsque nous arrivons devant l’Hong Phuc, le cyclo:
Donne moi 50.000 dongs sinon je dirai à la police que tu as acheté de l’herbe…
– Je leur dirai que c’est toi qui me l’a vendue
Je loue un Honda Dream II et fais la route, 100 km, jusqu’à ?, le berceau du caodaisme, je traverse des champs, peutetre des rizières, l’air tiède s’engouffre sous ma chemise, j’accélère, et quand la route est droite, vraiment droite, quand il n’y a personne, vraiment personne, je ferme les yeux.