salut Paul !
(…)
le premier jour je me suis senti seul et je l’ai mal
vécu. Si on m’avait proposé de rentrer tout de suite,
j’aurais hésité. Bien sur je ne l’aurai pas fait, je
sais que c’aurait été idiot, mais j’avais le ceur
serré…
Saigon n’a pas changé depuis mon dernier voyage, il y
a 6 mois. Ce qui est différent maintenant est la
vision à plus long terme qui est la mienne ; je ne
suis pas là pour quelques jours mais pour quelques
mois, et je suis seul, je ne visite rien, je suis un
promeneur solitaire dans une ville de 6 millions
d’habitants.
J’habite dans un joli quartier à l’écart du centre
ville et des touristes, je suis le seul étranger à
passer dans la rue. En plus nath m’a décoloré les
cheveux avant de partir, je suis blond-orange
maintenant, donc on me regarde 2 fois plus !
Je vis un peu comme un moine, je ne sors pas, je ne
me bourre pas la gueule, je fume un seul joint le
soir pour m’aider à… soit dormir soit écrire.
Je me sens bien désormais, j’ai pris conscience qu’il
ne fallait pas regarder en arrière, me morfondre etc
mais mettre pleinement les pieds dans le présent et
préparer le futur.
Je bénéficie d’une liberté complète, aussi bien de
mouvement que dans le temps. Je n’ai rien de prévu ce
soir ni demain ni la semaine prochaine, j’occupe mes
heures comme bon me semble, je ne perds pas mon
temps, je le passe : chaque seconde a une saveur que
je peux enfin apprécier. Je n’ai pas de journée
typique, pas d’horaires, pas de contrainte (et tu
sais pourtant combien je me sens contraint pour un
oui ou pour un non) : quand je me lève je prends mon
petit déjeuner, soit dans ma chambre soit dehors.
J’habite au 2eme étage d’un mini hotel et sur mon
balcon fleurissent des plantes exotiques. Après une
douche, je lis, ou bien je vais me promener dans le
coin, faire quelques courses : je n’ai pas peur de
prendre une heure pour aller acheter des piles, ou
pour oublier de les acheter, j’irai plus tard, j’irai
demain ; enfin j’irai quand bon me semblera…
Le jour passe, lentement, mais je ne m’ennuie pas. Je
discute avec des viets, je lis (en ce moment les
Confessions de JJ Rousseau, je te le conseille
vivement), je prends des cafés au lait glacé sur des
terrasses, à l’ombre de palmiers, je passe des heures
en contemplation dans la rue et je goute des saveurs
sur les marchés. J’ai acheté un plan de Saigon, mais
je ne m’en suis pas encore servi : je marche sans
but, m’arrête là où je sens l’envie, et quand je veux
rentrer je rentre, rien de plus.
Je mange dans des restaurants simples, pour 7-8
francs, c’est délicieux – plus que le plat,
l’atmosphère – et le soir je lis encore et encore,
parfois j’écris, parfois je reste assis dans un
fauteuil à regarder le mur.
Une soupape s’est ouverte dans mon cerveau, je me
sens neuf – et frais. Je n’écris pour l’instant que
ce qui me passe par la tête, mais je sens que je suis
en train de muer ; je perçois un bouillonnement
léger, toutefois présent et permanent, il me semble
travailler sans travailler, c’est a dire que je
focalise un peu plus mon projet, je l’affine,
j’explore des voies nouvelles. Ce travail ne
s’effectue pas seulement quand je suis devant une
feuille, mais à chaque instant. Je peux être dans la
rue, en train de boire un café, plop, une idée
surgit. Je n’ai pas besoin de la noter, je controle
tout ca a la perfection, je construis et élague en
permanence. Puis rien pendant quelques heures, avant
un nouveau signe, une nouvelle porte -
Tu vois, mon principal travail pour l’instant est de
déblayer ce cerveau qui sort enfin de sa torpeur.
Ici, il est libre de sensation, il n’a aucune limite
ni dans le temps ni dans l’espace. Il bouillonne en
permanence et sans retenue, c’est une impression
extraordinaire, comme d’ouvrir de nouvelles « portes
de la perception ». Bien qu’extérieurement je reste
calme, à l’intérieur je suis euphorique, je suis à
peu près sûr que j’y arriverai ; en ce moment mon
corps se gonfle de l’énergie nécessaire, je me
connais une volonté fébrile, le sentiment d’être sur
un volcan, le sol vibre sous mes pieds, j’attends son
explosion, j’attends, je sais que c’est là… c’est
merveilleux.
Je ne sais pas si ce que j’ai écrit est très clair ;
je suis dans un endroit bruyant, il y a des gens qui
parlent fort, impossible de me concentrer et
d’écrire, surtout que je n’aime pas taper sur cet
ordinateur.
Je t’embrasse aussi – en ce moment ca doit être mort
au b** non ? Raconte moi ce que tu deviens – les
femmes, TA femme, et je ne parle pas d’écriture ;
quand je suis là, tu marches à 10% de volonté, alors
j’imagine que maintenant qu’il n’y a plus personne
pour te surveiller…
Allez, dis bonjour à tout le monde de ma part -
Ouf, après toi j’arrête, je retourne me meler au
gouffre de Saigon
Ciao bello -